Le 19 octobre 2005

La CDPA-BT et le rapport de l’ONU sur le Togo : Que demande le Peuple togolais en réalité ?

La CDPA-BT et le rapport de l’ONU sur le Togo 3 - Que demande le Peuple togolais en réalité ?*

Ce n’est pas la première fois que le Togo a été reconnu comme lieu de violations massives des droits de l’homme par l’appareil répressif et sécuritaire du régime. Amnesty International* a déjà produit plusieurs rapports sur ces violations et les a, à chaque fois, dénoncées. D’autres institutions* de défense des droits de l’homme également comme le montrent celles qui font l’objet du rapport de l’ONU. Mais les violations se sont poursuivies sans cesse. Et elles sont devenues à chaque fois plus massives. En mettant sans détours ces nouvelles violences à nu, le rapport vient de mettre à nouveau la communauté internationale en face d’elle-même, comme l’avaient déjà fait à plusieurs reprises les rapports précédents. Les Togolais peuvent-ils attendre quelque chose de ce rapport sur les nouvelles violations perpétrées par le régime après le 5 février 2005 ?

On est bien obligé de poser la question. Car, les Togolais ne doivent plus se satisfaire encore d’un rapport qui « épingle », puis fait des recommandations qui restent en réalité dans la logique d’un maintien du statu quo politique au profit du régime en place.

Nombreux sont au Togo ceux qui, au vu du rapport, ont encore demandé que justice soit faite, et qui espèrent beaucoup parce que le rapport émane cette fois-ci de la plus haute autorité de la communauté internationale. Certains en appellent même au TPI (Tribunal Pénal international). Ils ont raison. Comme les précédents, les faits qui se sont reproduits à nouveau sont inacceptables pour la conscience humaine. Ce sont en conséquence des crimes contre l’humanité. Les auteurs sont connus. Les commanditaires également. Les uns et les autres méritent d’être traduits en justice pour éviter la reproduction continuelle de ces horreurs déshumanisantes.

Mais qui pourra juger ces criminels dans le contexte d’un régime militaire où l’institution judiciaire est sous ordre. Dans tous les cas, les violences d’Etat ont conduit à des violations massives des droits de l’homme depuis le début du régime d’Eyadema. Aucun des auteurs n’a jamais fait l’objet d’un jugement. Pas même ceux qui avaient proclamé en 1984 sur un ton de victoire : « C’est nous les tortionnaires ! » Tout s’est toujours passé dans une impunité totale. S’il en est ainsi jusqu’à présent, c’est parce que la violence d’Etat et ses conséquences en termes de violations des droits de l’homme constituent le socle du régime politique en vigueur au Togo. Comment imaginer en effet que Faure fasse juger des hommes qui ont commis des crimes pour lui permettre d’accéder au pouvoir ? Son père l’avait-il jamais fait pour ceux qui avaient commis les mêmes types de crime pour lui permettre de se maintenir au pouvoir pendant plus de 40 ans ?

Ceux qui ont pensé au TPI comme juridiction supérieure indépendante ont donc raison. La gravité des violations telle qu’elle est établie par le rapport et l’inexistence d’une « justice crédible » dans le pays justifient le recours au TPI. En conséquence, le rapport aurait pu faire des propositions précises dans ce sens. Mais il ne l’a pas fait. Il s’est contenté de suggérer mollement en direction du régime « un engagement pour la réorganisation de l’ensemble du système judiciaire...  ». Et il s’est très vite rabattu sur les vertus thérapeutiques de «  mesures cathartiques ». Cette position signifie qu’il ne faut pas se faire des illusions. Et de fait, tant que l’on reste dans la logique du fait accompli et que le pouvoir d’Etat continue donc d’être confisqué par les commanditaires des violations massives des droits de l’homme, les auteurs de ces violations ne seront jamais jugés, ni par la justice togolaise, ni par une juridiction internationale.

Au demeurant, le vrai problème ne se situe pas encore sur le terrain d’une justice à rendre. Si la revendication d’un jugement des criminels est légitime, elle n’est pas la priorité du moment. Car, la violence d’Etat et ses conséquences au plan des droits de l’homme sont inhérentes à la nature même du régime, et constituent une condition indispensable de sa survie. C’est pour cela qu’elles surviennent de façon récurrente toutes les fois que le régime se sent menacé par la contestation populaire. Ce n’est donc pas le jugement de tel ou tel criminel dans les conditions actuelles de la vie politique togolaise qui permettra de mettre un terme à la violence d’Etat et à la violation des droits de l’homme dans le pays. C’est la fin du régime de dictature.

C’est là le vrai problème auquel les Togolais sont confrontés depuis des décennies et qu’ils s’efforcent de résoudre depuis 15 ans, c’est celui d’un régime qui utilise la violence, la violation massive des droits de l’homme et l’impunité pour se maintenir au pouvoir. Le rapport reconnaît cette réalité et l’exprime à plusieurs reprises et de diverses manières  : « La culture de la violence, fondement de la pérennité du pouvoir du Président Eyadema constitue [...] un facteur explicatif de la montée de la violence après son décès » ; « ...les rencontres avec les divers interlocuteurs ont permis à la Mission de vérifier l’existence d’une réelle stratégie de tension orchestrée par un groupe occulte au cœur du pouvoir... » ; « Le principe de l’impunité érigé par le pouvoir comme légitimation de la culture de violence et socle de la solidarité politique des membres de l’appareil répressif d’Etat. » La liste est longue... Et il faut reconnaître au rapport le mérite de n’avoir pas mâché les mots en établissant les faits.

Un régime dont le pouvoir est fondé sur la violence d’Etat, la violation massive des droits humains et l’impunité, et qui utilise délibérément ces faits pour se perpétuer contre la volonté populaire est un régime de dictature. C’est contre ce régime que le peuple togolais lutte ouvertement depuis 15 ans, afin de pouvoir instaurer la démocratie dans le pays pour favoriser le développement. Et c’est pour briser cette lutte légitime que le régime lance son appareil répressif et sécuritaire contre la masse des contestataires aux mains nues. La question prioritaire au cœur de la crise togolaise est donc comment parvenir à mettre un terme à ce régime. Le rapport des Nations Unies pose-t-il le problème dans ces termes ? Ses conclusions et recommandations apportent-elles une réponse à la question ?

Les Togolais ne peuvent plus rien attendre ni d’un jugement hypothétique des auteurs des violations, ni de « mesures cathartiques » destinées à amener les victimes à se « défouler » pour finir par oublier. Au-delà du jugement des criminels, des réhabilitations trompe l’œil, des dollars et des tonnes de vivres à destination des camps de réfugiés et de probables indemnisations..., ce que veulent les parents et les amis des disparus, ce que veulent les réfugiés, les déplacés et cette immense majorité de Togolais, tous soumis à l’oppression d’un régime en réalité militaire, c’est de pouvoir vivre en paix dans un pays démocratique où la violence d’Etat et les violations des droits de l’homme soient bannies à jamais. C’est le moins qu’un Peuple opprimé peut demander.

Fait à Lomé le 15 Octobre 2005

Pour le Bureau Exécutif, Le Premier Secrétaire Prof. Emmanuel GU-KONU

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